« Ivette, tu sais ce que ton mari fait le jeudi matin pendant que tu es chez le médecin ? » Ce matin-là, dans la cage d’escalier, ma belle-sœur Joséphine se tenait devant les boîtes aux lettres,…

« Ivette, tu sais ce que ton mari fait le jeudi matin pendant que tu es chez le médecin ? » Ce matin-là, dans la cage d’escalier, ma belle-sœur Joséphine se tenait devant les boîtes aux lettres,...

Ce que ma belle-sœur m’a dit ce matin-là dans la cage d’escalier, debout devant les boîtes aux lettres avec son manteau encore boutonné de travers comme si elle avait couru, je ne l’oublierai jamais. Elle avait ce regard particulier, celui que l’on a quand on sait quelque chose que l’on n’aurait pas dû savoir. Et elle m’a regardée fixement quelques secondes avant de murmurer. Ivette, tu sais ce que ton mari fait le jeudi matin pendant que tu es chez le médecin ?

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Je n’ai pas répondu tout de suite. Je ne pouvais pas. Mes clés étaient dans ma main, la lettre de la caisse d’assurance maladie encore coincée sous mon bras, et le monde autour de moi a semblé s’arrêter comme si quelqu’un avait coupé le son de l’immeuble entier. Je m’appelle Ivette Marcelin et pendant trente-huit ans, j’ai construit une vie que n’importe qui aurait trouvée belle de l’extérieur.

Un appartement spacieux dans le septième arrondissement de Bordeaux, acheté avec les économies de toute une carrière d’infirmière. Un jardin sur la terrasse que j’entretenais depuis vingt ans avec des tomates cerises l’été et des herbes aromatiques tout le reste de l’année. Un mari, Fernand, que j’avais épousé à vingt-sept ans et qui travaillait encore à son cabinet d’expertise comptable parce qu’il disait qu’il ne supporterait pas de s’arrêter. Et une fille, notre seul enfant, Madeleine, mariée depuis six ans avec une femme que nous avions accueillie comme une fille.

Les jeudis, depuis ma retraite, je prenais le tramway jusqu’à la clinique du Tondu pour mes injections de cortisone. Le genou droit, une vieille histoire. Fernand le savait évidemment. Il avait même pris l’habitude de préparer le café avant que je parte, de laisser la radio allumée dans la cuisine comme si la maison ne devait jamais être trop silencieuse en mon absence.

C’était un jeudi ordinaire que tout a commencé à s’effondrer. Je revenais de la clinique plus tôt que d’habitude. Le médecin avait un rendez-vous d’urgence et mon créneau avait été décalé, expédié en vingt minutes là où d’habitude on restait une heure. J’étais dans l’ascenseur quand ma belle-sœur Joséphine, la sœur de Fernand qui habite le même immeuble deux étages en dessous, m’a croisée précisément à ce moment-là.

Elle descendait chercher son courrier. Moi, je remontais. Elle a dit ce qu’elle a dit et puis elle a ajouté très vite, comme si elle avait peur de changer d’avis. Ce n’est pas la première fois.

Je suis montée jusqu’à mon étage sans lui répondre. J’ai entendu ses pas disparaître dans l’escalier. Une fois devant ma porte, j’ai posé ma main à plat sur le bois froid avant d’insérer la clé, comme si je voulais sentir ce qu’il y avait de l’autre côté. Il n’y avait rien d’anormal ce jour-là.

Fernand était parti au cabinet. La radio était éteinte, contrairement à son habitude. Dans la salle de bain, j’ai remarqué que la serviette suspendue au porte-serviettes chauffant n’était ni la mienne ni celle de Fernand. C’était une serviette que je ne reconnaissais pas, pliée avec soin et reposée là comme si quelqu’un avait essayé de ne pas laisser de trace, mais n’avait pas pensé à vérifier si le résultat était naturel.

J’ai passé le reste de la journée à regarder les objets autour de moi avec des yeux neufs. Le petit coussin du canapé retourné d’un côté inhabituel. La fenêtre de la chambre ouverte d’un cran alors que Fernand se plaignait toujours des courants d’air. Un verre propre dans l’égouttoir alors que nous n’en avions utilisé qu’un seul le matin, le mien, qui était toujours dans ma main.

Fernand est rentré à dix-huit heures comme d’habitude, m’a embrassée sur la joue, a demandé si j’avais faim. Il avait cet air de quelqu’un qui gère la normalité avec application, qui joue un rôle qu’il connaît par cœur depuis des décennies. Je l’ai regardé pendant qu’il enlevait sa veste. Je l’ai regardé comme si je le voyais pour la première fois depuis longtemps et quelque chose d’étrange s’est formé dans ma poitrine.

Pas encore de la colère, quelque chose de plus froid que ça. Le lendemain, j’ai appelé Joséphine. Nous nous sommes retrouvées dans le salon de thé du pont Sainte-Catherine, à l’heure où il y a peu de monde. Joséphine avait les mains crispées autour de sa tasse et elle m’a tout dit d’une traite, comme si elle portait ça depuis trop longtemps et que les mots voulaient sortir d’eux-mêmes.

Elle avait vu, trois semaines plus tôt, elle était remontée chez moi pour déposer un plat que j’avais oublié chez elle. La porte était entrouverte, ce qui l’avait étonnée. Elle avait frappé, personne n’avait répondu. Elle avait poussé la porte et dans le couloir, elle avait entendu des voix venant de la chambre.

Elle n’était pas entrée plus loin, elle était repartie. Mais elle avait reconnu les voix. Pas seulement celle de Fernand. L’autre voix, c’était celle de notre belle-fille, la femme de Madeleine.

Je suis restée immobile pendant si longtemps que Joséphine a posé sa main sur la mienne. Je ne pleurais pas. Je ne ressentais pas encore grand-chose en réalité. C’était comme si le cerveau refusait d’intégrer une information aussi grotesque, aussi impossible, et choisissait simplement de la mettre en attente quelque part derrière une porte fermée.

Stéphanie. Vingt-neuf ans, kinésithérapeute dans un cabinet du quartier des Capucins. Celle que nous avions vue arriver dans la vie de Madeleine cinq ans plus tôt comme une évidence, comme quelqu’un qui avait toujours été là sans qu’on s’en rende compte. Stéphanie qui m’aidait à débarrasser la table après les repas du dimanche.

Stéphanie qui m’appelait parfois en semaine juste pour prendre des nouvelles de mon genou. Stéphanie. Je suis rentrée chez moi ce soir-là et j’ai cuisiné un gratin dauphinois parce que c’était ce que j’avais prévu de faire et parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Fernand a mangé deux portions en me racontant sa journée.

La nuit, je ne dormais pas. J’écoutais sa respiration régulière et je me demandais comment une personne pouvait dormir aussi profondément quand elle portait quelque chose de pareil. Peut-être que la réponse, c’est justement qu’il n’y pense plus, que la trahison devient si ancienne, si intégrée à leur quotidien, qu’elle cesse d’être un poids pour devenir simplement une habitude. J’ai pris ma décision le lundi suivant.

Mon neveu travaille dans l’informatique à Mérignac. Je lui ai dit que j’avais besoin de son aide pour installer une caméra de surveillance dans l’appartement, que j’avais l’impression qu’on s’introduisait chez moi pendant mes absences. Il n’a pas posé de questions. Il est venu un samedi matin pendant que Fernand jouait aux boules avec ses amis au parc Bordelais et en moins d’une heure, il avait installé deux petits appareils discrets.

L’un dans le couloir d’entrée orienté vers le salon, l’autre dans la petite bibliothèque, avec une vue dégagée sur la chambre. L’application sur mon téléphone permettait de voir en direct, de recevoir des alertes de mouvement et de consulter les enregistrements des sept derniers jours. Le jeudi suivant, je suis partie à l’heure habituelle avec mon sac et ma veste bleue. J’ai pris le tramway et au lieu d’aller à la clinique, j’ai continué jusqu’à la place de la Victoire où mon amie Thérèse habitait.

Je lui avais tout raconté la veille. Elle m’a ouvert sa porte sans dire un mot et nous nous sommes installées dans son salon avec nos téléphones. À dix heures et quart, une alerte de mouvement. Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli appuyer sur le mauvais endroit.

Thérèse s’est penchée vers moi. À l’écran, on voyait la porte d’entrée s’ouvrir. Stéphanie est entrée avec une clé. Pas de sonnette, pas d’hésitation.

Elle portait sa veste de travail comme si elle venait juste de finir une séance, son sac à bandoulière sur l’épaule, et elle s’est déplacée dans le couloir de mon appartement comme dans le sien. Elle est allée directement dans la chambre. Quelques minutes plus tard, Fernand est entré à son tour. Je me souviens que Thérèse a serré mon poignet très fort et que je n’ai rien dit pendant plusieurs minutes.

Je regardais l’écran et quelque chose en moi s’est brisé avec une discrétion que je n’aurais pas attendue de quelque chose d’aussi dévastateur. Pas d’éclat, pas de cri, juste une fracture tranquille et définitive, comme le verre qui craque sous la pression avant de s’effondrer d’un seul coup. Ce soir-là, quand Fernand est rentré à dix-huit heures, j’avais réchauffé la soupe. Je lui ai demandé si sa journée s’était bien passée.

Il m’a dit que oui. Je lui ai demandé s’il avait déjeuné. Il m’a dit qu’il avait mangé un sandwich. Je n’ai pas répondu.

Je pensais à ce que j’avais vu. La semaine suivante, même chose. Je suis partie, je suis allée chez Thérèse, j’ai regardé l’écran et j’ai vu Stéphanie aller dans le tiroir du bas de ma commode. Celui où je range les papiers importants, les anciennes lettres, des choses dont je ne me sers jamais mais que je garde parce que ce sont des vestiges.

Elle a regardé, photographié quelques documents avec son téléphone, puis tout remis en place. Avant de partir, elle a laissé quelque chose sous la pile de mouchoirs brodés que ma mère m’avait donnée avant de mourir. Ce soir-là, quand Fernand dormait, je suis allée dans le tiroir. Sous les mouchoirs, il y avait une photo.

Une photo ancienne, un peu jaunie, prise dans un restaurant que j’ai mis quelques secondes à reconnaître. La brasserie du Commerce à Périgueux, où Fernand et moi avions fêté notre anniversaire de mariage. Mais sur cette photo, ce n’était pas moi en face de lui. C’était une autre femme, plus jeune, que je n’ai pas reconnue dans l’instant.

Puis j’ai regardé de plus près. C’était Stéphanie, vingt ans plus tôt à peu près. Ses traits étaient plus jeunes mais reconnaissables. Et la façon dont Fernand posait sa main sur la sienne de l’autre côté de la table ne laissait aucune ambiguïté.

Au dos, écrit au stylo bleu, une phrase : Certaines choses ne vieillissent pas. Je suis restée assise sur le bord du lit pendant longtemps. La chambre était silencieuse. Fernand dormait à deux mètres de moi, sa respiration lente et régulière.

Et j’ai pensé à ce que cette photo signifiait. Que cette histoire ne datait pas d’hier. Que peut-être, quand ma fille avait rencontré Stéphanie et nous l’avait présentée, Fernand la connaissait déjà. Que peut-être Stéphanie était entrée dans notre famille avec une arrière-pensée que je n’arrivais pas encore à formuler complètement parce que c’était trop monstrueux.

J’ai remis la photo en place exactement comme je l’avais trouvée. Le lendemain matin, j’ai pris rendez-vous avec Maître Romont, une avocate que j’avais connue autrefois à travers le syndicat infirmier et qui avait maintenant son cabinet rue du Palais-de-l’Ombrière. Je lui ai tout apporté. Les enregistrements sauvegardés sur clé USB, les captures d’écran, et la photo que j’avais photographiée à mon tour avant de la remettre à sa place.

Maître Romont a regardé tout ça sans rien dire pendant un long moment, puis elle a levé les yeux et elle a dit, avec ce calme professionnel qui n’empêchait pas la sincérité :

Madame Marcelin, vous avez de quoi obtenir un divorce en votre faveur sur le fondement de la faute. Avec ces images, votre mari ne pourra pas se défendre. Mais je dois vous poser une question difficile. Avez-vous réfléchi à votre fille ?

Cette question m’avait déjà traversée la nuit précédente et la nuit d’avant encore. Ma Madeleine qui avait trente-quatre ans et qui aimait cette femme. Ma Madeleine qui m’appelait le dimanche matin pendant que sa femme dormait encore et qui riait de petites choses du quotidien avec moi. Ma Madeleine qui faisait confiance.

Comment lui dire que sa femme, celle qu’elle avait épousée, avait une liaison avec son propre beau-père ? Que cette femme était peut-être entrée dans sa vie avec une intention que personne n’avait vue ? Comment détruire ce que ma fille pensait être sa vie ? J’ai regardé Maître Romont et j’ai dit : Je lui dirai avant la confrontation.

Elle mérite de savoir avant tout le monde. L’avocate a hoché la tête lentement. Elle m’a expliqué les étapes, les délais et les droits que j’avais sur notre bien commun. Nous habitons dans cet appartement depuis vingt-deux ans, acheté avec une partie de mon héritage et le crédit que nous avons remboursé ensemble.

Maître Romont était confiante et elle m’a demandé d’attendre encore quelques jours, le temps qu’elle prépare les documents avant de confronter qui que ce soit. Ces quelques jours ont été les plus étranges de ma vie. Je continuais de préparer les repas. Je continuais de regarder la météo avec Fernand le soir après le journal de vingt heures.

Un soir, il m’a pris la main spontanément devant la télévision, comme il le faisait parfois depuis toujours, par réflexe, par habitude de trente-huit ans, et j’ai laissé ma main dans la sienne sans rien dire. Je regardais nos deux mains et je pensais : tu ne sais pas ce que je sais. Tu penses que tu es en sécurité mais tout ce que tu as construit sur le mensonge est déjà en train de s’effondrer et tu dors encore. Le mercredi soir, j’ai appelé Madeleine.

Je lui avais demandé de venir seule sous prétexte que je voulais lui parler d’une chose concernant mon genou, un traitement que le médecin souhaitait modifier. Elle est arrivée en fin d’après-midi avec des croissants aux amandes du boulanger du coin parce qu’elle savait que j’aimais ça, et elle s’est assise à la table de la cuisine en souriant de cette façon qu’elle a depuis qu’elle est petite, les bras posés sur la table, un peu penchée en avant comme si elle était prête à recevoir tout ce qu’on allait lui dire. Quand j’ai commencé à parler, son sourire a duré quelques secondes de trop avant de se figer. Je lui ai dit calmement.

Je lui ai montré les enregistrements sur mon téléphone. Je lui ai expliqué la photo. Je n’ai pas cherché à adoucir parce que je savais que ce genre de choses ne peut pas être adouci. On peut seulement dire la vérité aussi directement que possible et laisser l’autre personne respirer.

Elle n’a pas pleuré tout de suite. Elle a regardé l’écran de mon téléphone très longtemps. Elle a regardé ses mains, puis elle m’a regardée et elle m’a posé une question que je n’avais pas anticipée. Tu savais depuis longtemps ?

Non. Je lui ai expliqué depuis quand. Je lui ai dit comment Joséphine m’avait parlée dans la cage d’escalier. Elle a écouté sans m’interrompre.

Puis les larmes sont venues. Pas des sanglots, une espèce de pleur silencieux, les yeux qui débordent simplement et les mains qui cherchent quelque chose à tenir. Je me suis levée et je l’ai serrée dans mes bras et je lui ai dit ce que je pouvais dire. Que ce n’était pas de sa faute.

Que rien de ce qui s’était passé n’était de sa faute. Qu’elle avait été une victime aussi, peut-être même plus que moi. Elle est restée deux heures. Quand elle est partie, elle s’est retournée depuis le palier et elle m’a dit : Ne la laisse pas s’en sortir sans rien.

Le jeudi suivant, je ne suis pas partie. Fernand m’avait vue prendre mon sac et mes clés comme chaque semaine. Il m’avait dit à tout à l’heure en parcourant ses dossiers à la table du salon. J’avais dit oui.

Et puis, une fois dans l’entrée, j’avais posé mon sac sur le sol et j’étais allée m’asseoir dans le fauteuil bleu du salon, celui qui faisait face à la porte, et j’avais attendu. J’avais envoyé un message à Fernand depuis mon téléphone en me servant de sa propre habitude. Je serai un peu en avance ce soir. J’ai un créneau plus tôt.

Je savais qu’il le lirait et qu’il le ferait suivre d’une façon ou d’une autre. Les gens qui trompent ont des systèmes, des codes, des signaux. À dix heures vingt, j’ai entendu une clé dans la serrure. Stéphanie est entrée.

Elle portait son manteau gris qu’elle avait dû enlever en chemin du cabinet, les joues légèrement colorées par le froid de novembre. Elle a refermé la porte derrière elle avec la précision de quelqu’un qui connaît le bruit que fait cette serrure-là, et elle a fait deux pas dans le couloir avant de me voir. Le silence qui a suivi a duré peu, peut-être trois secondes. Mais dans ces trois secondes-là, j’ai eu le temps de voir exactement ce qui se passait sur son visage.

D’abord une incompréhension totale, puis la reconnaissance, puis quelque chose qui ressemblait à la chute d’un château de cartes. Asseyez-vous, j’ai dit. J’ai désigné le canapé. Ma voix était plus calme que je ne l’aurais cru possible.

J’avais répété cette scène des dizaines de fois dans ma tête au cours des jours précédents, mais maintenant que c’était réel, je n’avais besoin d’aucune répétition. Les mots venaient d’eux-mêmes avec une netteté que je ne me connaissais pas. Elle n’a pas bougé tout de suite. Elle cherchait quelque chose à dire, quelque chose qui puisse retarder ce qui était en train d’arriver.

Depuis combien de temps ? J’ai demandé. Elle a ouvert la bouche. Je l’ai regardée dans les yeux et j’ai ajouté : J’ai les enregistrements.

J’ai la photo. J’ai tout. Donc je vous pose la question par respect, pas parce que j’en ai besoin. Elle s’est assise et alors, d’une voix que je ne lui avais jamais entendue, une voix sans la chaleur artificielle qu’elle avait toujours mise dans ses interactions avec moi, elle a dit : Onze ans.

Onze ans. Ma fille avait trente-quatre ans. Madeleine en avait vingt-trois quand cette femme était entrée dans la vie de Fernand. Je ne savais même pas qu’ils se connaissaient à cette époque-là.

Je ne savais pas qu’il existait une avant dans cette histoire. L’idée que pendant toutes ces années où Stéphanie avait été pour moi la femme aimante et attentionnée que ma fille avait choisie, elle portait ce secret depuis le début, que tout avait été construit sur cette fondation-là, m’a traversée comme quelque chose de physique, quelque chose que je n’ai pas pu tout à fait contenir. Et Madeleine, j’ai dit. Vous avez épousé ma fille en portant ça ?

Elle n’a pas répondu immédiatement, puis elle a dit quelque chose que je ne m’attendais pas à entendre. Au début, c’était terminé. Quand j’ai rencontré Madeleine, j’avais coupé les ponts avec votre mari depuis deux ans. Mais après le mariage, il m’a recontactée.

Fernand l’avait recontactée après le mariage. Après avoir regardé sa propre fille se marier avec cette femme. J’ai pensé à ce dîner. J’ai pensé à ce qu’il avait dit dans son discours, debout avec son verre de bergerac, les yeux brillants.

Il avait parlé de bonheur, d’avenir, de famille. Et pendant ce discours, il savait déjà. Il avait peut-être déjà planifié de la recontacter. Sortez, j’ai dit.

Elle a voulu parler encore. J’ai répété le mot plus fort cette fois et quelque chose dans ma façon de le dire a dû être suffisamment définitif parce qu’elle s’est levée, a ramassé son sac et est partie sans que j’aie besoin de le dire une troisième fois. Quand la porte s’est refermée, je suis restée assise dans le silence de mon appartement pendant un long moment. Le soleil de novembre entrait par la fenêtre du salon à un angle bas, découpant une ligne dorée sur le parquet.

J’ai regardé cette ligne de lumière et j’ai pensé à tous les jeudis précédents où ce soleil était là, et moi j’étais ailleurs, dans le tramway ou dans la salle d’attente de la clinique, sans savoir. Fernand est rentré à dix-huit heures trente, une demi-heure plus tard qu’à l’habitude. Il avait dû recevoir un message de Stéphanie. Il n’a pas enlevé son manteau en entrant.

Il m’a vue dans le fauteuil. Debout sur la table basse, les enregistrements imprimés et la photo posée à plat. Et il est resté dans l’encadrement de la porte. Nous n’avons pas eu une grande scène.

C’est peut-être ce qui m’a le plus surprise dans tout ça. Trente-huit ans ensemble, et ça ne s’est pas terminé avec des cris ou des objets jetés. Il s’est assis, il a regardé les documents, il a dit mon prénom une fois avec cette intonation qui signifiait qu’il cherchait le début d’une explication. Et je lui ai dit simplement que j’avais déjà rencontré l’avocate, que les démarches étaient commencées, que Madeleine était au courant.

C’est à ce moment-là que j’ai vu quelque chose se défaire sur son visage. Pas la culpabilité, pas la honte, quelque chose de plus petit et de plus amer. La réalisation que sa fille savait. Madeleine était ici hier.

Il a mis sa tête dans ses mains et moi je me suis levée. J’ai pris mon manteau accroché à l’entrée et je lui ai dit qu’il avait jusqu’à la fin de la semaine pour trouver où dormir, que l’appartement était dans la procédure et que Maître Romont le contacterait. Puis je suis sortie. Je suis allée chez Thérèse.

Elle avait préparé une tisane et elle ne m’a demandé qu’une seule chose : Tu vas bien ? Et j’ai dit oui, pas pour faire bonne figure, parce que dans cette soirée-là, avec les pièces enfin toutes posées à découvert, j’ai ressenti quelque chose qui ressemblait à de la clarté. Pas de la joie, pas encore, mais la fin d’un mensonge qui m’avait occupée à mon insu depuis des années, et quelque chose de propre et de net dans l’air autour de moi. Les mois qui ont suivi ont eu la texture des travaux de rénovation.

Bruyants, désorganisés, épuisants, avec des moments où on se demande si ça valait la peine de tout défaire. Et puis progressivement, une forme qui commence à se dessiner. Maître Romont a géré les démarches avec une efficacité tranquille. Le divorce a été prononcé neuf mois après cette soirée, sur le fondement de la faute, avec un partage du patrimoine qui tenait compte de ma contribution personnelle à l’achat de l’appartement.

Je garde le logement. Fernand a récupéré sa part en liquidité et, d’après ce que j’ai su par Joséphine, il avait loué un studio dans le quartier des Chartrons où il vivait seul. Stéphanie et lui n’avaient pas survécu à l’exposition de leur histoire. Sans le secret, il ne restait pas grand-chose, apparemment.

Ma fille, elle, a traversé ça comme on traverse les mauvais hivers. Avec lenteur, avec des jours impossibles et des jours où on ne s’y attend pas, une éclaircie qui arrive. Elle est venue chez moi tous les dimanches pendant des mois. On cuisinait ensemble.

Des choses longues et inutilement compliquées, des recettes que ni elle ni moi n’avions jamais essayées. Et cette occupation commune nous a servi de langue pendant les périodes où on ne savait pas quoi se dire. Elle a divorcé de Stéphanie six mois après les révélations. Elle me l’a annoncé en venant à l’appartement un mardi matin sans prévenir, avec deux cafés dans des gobelets en carton, comme si c’était une visite improvisée et ordinaire.

Elle a dit : C’est fait. Et on avait bu le café debout dans la cuisine en regardant les hirondelles sur le fil électrique dehors. La douleur de Madeleine n’a pas été la mienne. Elle a eu ses propres contours, ses propres paliers, ses propres nuits difficiles dont elle me parlait parfois et d’autres fois non.

Ce que j’ai essayé de faire, dans la mesure de ce que je pouvais, c’est d’être disponible sans être envahissante, d’être là sans occuper tout l’espace de ce qu’elle traversait. Un dimanche soir, environ un an après tout ça, elle m’a dit quelque chose que je garde avec moi depuis. Elle était assise face à moi à la table, les mains autour de son verre, et elle a dit : Tu sais ce qui est étrange ? C’est que maintenant que je sais ce qu’était vraiment ce mariage, je me demande si j’ai jamais été aussi heureuse que je le croyais ou si je m’étais raconté une histoire parce que c’était plus simple.

Je ne lui ai pas répondu tout de suite. Puis j’ai dit : Je crois que c’est une question que beaucoup de gens se posent un jour. Et je crois que se la poser, c’est déjà le début de quelque chose. Elle a hoché la tête puis elle a souri.

Un vrai sourire, pas forcé, pas courageux pour me rassurer, juste son sourire à elle. Madeleine a rencontré quelqu’un au printemps suivant. Une femme libraire qu’elle a croisée lors d’une soirée de lecture organisée par une association du quartier Saint-Michel. Elle me l’a présentée en juin, un soir à l’appartement où j’avais préparé une tarte aux poireaux parce que Madeleine m’avait dit que c’était son plat préféré à elle.

Elle s’appelait Bérangère et elle avait ce genre de présence tranquille qui ne cherche pas à se montrer, ce qui m’a plu immédiatement. Elle a dit que ma tarte était excellente avec un naturel total et Madeleine l’a regardée de cette façon qu’on reconnaît sans avoir besoin de la décrire. Moi, depuis, j’ai changé quelques petites choses dans ma façon de vivre qui ont eu des effets que je n’avais pas anticipés. J’ai repris des cours de natation à la piscine municipale Judaïque le mardi et le vendredi matin.

J’avais arrêté à cause du genou, mais le médecin m’a dit que l’eau était précisément ce qu’il fallait pour ce type de rééducation. Et maintenant, il y a quelques femmes avec qui j’échange quelques mots après la séance et parfois on prend un café en bas de la rue. Des amitiés de piscine, légères et régulières, qui font du bien sans peser. J’ai commencé à tenir un journal.

Pas tous les jours et pas pour raconter des événements, plutôt pour mettre des mots sur des choses que je remarque, des pensées qui me viennent quand je lis ou en regardant les gens dans le tramway. C’est devenu une habitude du soir après le dîner avec une tisane, quelque chose qui m’appartient complètement. Et puis il y a les jeudis. Chaque jeudi matin, je prends le tramway jusqu’à la clinique du Tondu.

Maintenant, c’est pour un simple contrôle. Le genou va mieux mais j’ai gardé le trajet. Parfois, je descends deux arrêts avant et je fais le reste à pied le long des quais en regardant la Garonne avec cette lumière d’hiver ou de printemps selon la saison. Et je pense à toutes les choses que je ne savais pas pendant toutes ces années de jeudi.

Ce n’est pas de la tristesse ce que je ressens dans ces moments-là. C’est quelque chose de plus complexe et finalement de plus doux. La conscience que j’aurais pu continuer à ne pas savoir, que j’aurais pu passer le reste de ma vie dans cette ignorance confortable et construite. Et que si Joséphine ne m’avait pas arrêtée ce matin-là dans la cage d’escalier, les yeux écarquillés et le manteau mal boutonné, rien n’aurait changé.

Je ne lui ai jamais dit merci formellement. Elle me le reprocherait. Mais un soir, en passant devant sa porte au retour des courses, je me suis arrêtée et j’ai sonné. Elle a ouvert.

Je lui ai donné un pot de confiture de figues que j’avais faite la semaine d’avant et elle a compris sans que j’aie besoin de dire quoi que ce soit d’autre. C’est comme ça parfois que les choses importantes se transmettent. Pas avec de grands discours, avec un pot de confiture et un regard qui dit tout.