« Belle maman, vous pourriez peut-être débarrasser la table pendant qu’on sert le gâteau? »
Ce n’était pas une question. C’était dit avec ce sourire, celui que mon gendre réservait aux situations où il voulait s’assurer que tout le monde avait bien compris qui décidait dans cette maison. Ma fille n’a pas levé les yeux.

Elle continuait de rire avec sa belle-mère, une femme de Bordeaux à qui on venait de servir le dernier verre du Mercurey que j’avais apporté de Dijon. J’avais apporté ce vin moi-même. Je me souviens de l’avoir sorti du carton avec précaution ce matin-là, de l’avoir posé sur le plan de travail en pensant que ce serait pour tout le monde. J’ai regardé les assiettes sales.
J’ai regardé ma fille. J’ai regardé mon gendre qui s’était déjà retourné vers ses invités. La conversation avait repris, mon existence déjà oubliée, et j’ai commencé à débarrasser en silence. Je m’appelle Yvon.
Pas Yvon comme dans les vieux films, Yvon comme ma grand-mère, un prénom que j’ai toujours trouvé beau. J’ai soixante ans. J’ai passé trente-deux ans à enseigner le français dans un collège de Dijon. J’ai élevé seule ma fille après le départ de son père quand elle avait huit ans.
Et depuis que j’ai pris ma retraite il y a trois ans, j’ai suivi ma fille à Rennes parce qu’elle me l’avait demandé, parce que le bébé allait arriver, parce qu’elle aurait besoin d’aide, parce qu’on serait plus proches. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est ce que « être proche » voulait dire pour mon gendre. Ça voulait dire être là le matin pour garder le petit quand la crèche était fermée. Ça voulait dire préparer le repas du soir quand il rentrait tard tous les deux.
Ça voulait dire savoir où ranger les affaires de tout le monde, connaître les habitudes de chacun, être la mémoire vivante de ce foyer sans jamais en être vraiment. J’occupais la chambre du fond, celle qui donnait sur le parking, avec une fenêtre que le lierre avait à moitié obstruée. Ma fille avait dit qu’on la repeindrait. On n’en avait jamais reparlé.
Ce dimanche-là, il recevait les parents de mon gendre, venus de Nantes pour le week-end. Sa mère, une femme élégante en cachemire beige qui sentait un parfum que je ne connaissais pas, avait inspecté le salon d’un regard rapide en arrivant. Elle n’avait rien dit. Son regard avait suffi.
Son mari, un homme costaud qui avait travaillé dans la finance et qui parlait toujours comme s’il était en réunion, m’avait serré la main sans me regarder. J’avais passé la journée entière à préparer ce repas. Levée à sept heures alors que la maison dormait encore, j’avais fait le marché du quartier, le vrai marché, place des Lices, pas le supermarché, pour trouver les légumes corrects, le poulet fermier, les herbes fraîches. J’avais fait un bœuf bourguignon dont ma propre mère aurait été fière.
J’avais préparé une terrine maison en entrée. Le dessert, une tarte Bourdaloue aux poires, sortait tout droit de la recette que j’utilisais depuis vingt ans. Ma fille était descendue vers onze heures, avait regardé les casseroles sur le feu et dit : « C’est bien, maman. » Puis elle était repartie se préparer.
Pendant le repas, la mère de mon gendre avait dit que le bœuf était tout à fait acceptable. C’était le compliment le plus généreux de la journée à mon égard. Alors quand mon gendre a dit cette phrase sur le gâteau, le gâteau que j’avais moi-même commandé chez le pâtissier, réglé de ma poche, quelque chose s’est fissuré en moi. Pas de façon spectaculaire, comme une vitre qu’on a trop longtemps soumise à la pression et qui cède sans bruit.
Dans la cuisine, j’entendais la belle-mère parler de leur week-end à La Baule. Mon gendre riait de quelque chose. Ma fille demandait à sa belle-mère si elle avait lu le dernier roman dont tout le monde parlait. Personne ne s’est demandé si j’avais besoin d’aide.
Personne ne s’est levé. J’avais les mains dans l’eau chaude, le dos tourné à tout ça, et j’ai pensé à une chose absurde. Ma fille petite, qui me réclamait à trois heures du matin quand elle faisait des cauchemars, qui criait « maman » avec cette urgence qui n’appartient qu’aux enfants, qui ne pouvait s’endormir que si je restais assise au bord de son lit, la main posée sur son dos. Est-ce que j’avais existé à cette époque ?
Oui, j’avais existé pleinement. Je me souviens encore de la texture de ce moment-là, la chaleur de sa chambre, la veilleuse en forme d’étoile, le silence qui précède le sommeil d’un enfant. Ici, dans cette cuisine, j’étais un fantôme utile. J’ai posé l’éponge très lentement, avec le soin qu’on met à poser quelque chose de fragile.
Je suis allée dans la chambre du fond. J’ai pris mon sac, celui que je gardais toujours près de moi depuis des années, vieille habitude d’enseignante qui ne rentrait jamais les mains vides. J’y ai glissé mon portefeuille, mes papiers, le livre que j’étais en train de lire, mon téléphone. J’ai mis mon manteau, le gris, celui en laine bouillie que j’avais acheté à Dijon l’hiver dernier et qui était chaud sans être encombrant.
Et je suis sortie par la porte de l’entrée, pas celle de derrière, la porte principale. Je voulais traverser le salon. Personne n’a levé la tête. La rue était froide pour un dimanche de novembre.
Rennes en novembre a cette particularité que le ciel et le sol semblent faits du même matériau gris, poli l’un contre l’autre depuis des siècles. Je n’avais pas de destination, je marchais. Je suis passée devant le café où j’avais l’habitude de m’installer le samedi matin pour lire, avant que mes samedis matins soient devenus des séances de courses ou de lessives pour tout le monde. Devant la petite librairie de la rue Saint-Melaine où la propriétaire me connaissait par mon prénom et mettait de côté les nouveautés de Sylvie Germain.
Devant l’église Saint-Aubin dont j’aimais les vitraux modernes, si différents de ce qu’on attendait d’une église. J’ai marché jusqu’au Thabor. Le parc était presque désert à cette heure. Les allées mouillées brillaient sous les lampadaires qui venaient de s’allumer.
Un homme promenait un vieux chien qui avançait avec la dignité tranquille des êtres qui ont déjà vécu l’essentiel. Je me suis assise sur un banc et j’ai regardé les arbres. Mon téléphone a vibré. Un message de ma fille : « Maman, tu es où ?
» J’ai éteint l’écran. Ce que j’avais ressenti dans cette cuisine, c’était quelque chose que je connaissais depuis longtemps mais que j’avais refusé de nommer. Ça avait commencé bien avant ce dimanche. Ça avait commencé le soir où mon gendre avait dit, en parlant de l’organisation de Noël : « On fait comme ça, Yvon.
» Pas une question, une déclaration. Et ma fille n’avait rien dit. Ça avait commencé quand j’avais mentionné que j’aimerais peut-être reprendre l’aquarelle, que je cherchais des cours dans le quartier, et où ma fille avait répondu « Oui, bonne idée » sans écouter vraiment, les yeux sur son téléphone. Ça avait commencé le jour où j’avais compris que si je ne préparais pas le repas, personne ne le préparait, mais que si je le préparais, ce n’était jamais tout à fait suffisant.
Mon mari, l’ex-mari, avait eu cette phrase terrible au moment de partir, il y a vingt-six ans : « Tu donnes trop, Yvon. Tu te noies dans les autres et tu appelles ça aimer. » J’avais mis des années à comprendre que c’était à la fois une critique injuste et une vérité partielle. Sur ce banc, au Thabor, dans le froid de novembre, j’ai ri.
Un rire court, surprenant, qui a effarouché un pigeon. Pas un rire de joie exactement, plutôt le rire de quelqu’un qui vient de comprendre la chute d’une blague qu’on lui raconte depuis vingt ans. J’ai repensé à la phrase de mon gendre. « Belle maman, vous pourriez peut-être.
» Cette politesse de façade, ce « peut-être » qui ne proposait rien. Ce sourire en coin qui me regardait comme on regarde un outil qu’on repose après s’en être servi. Et ma fille qui n’avait rien dit. C’était ça, le vrai nœud.
Pas mon gendre. Lui, il était ce qu’il était, et il ne m’avait jamais fait semblant d’être autre chose. Mais ma fille, ma petite fille de la veilleuse étoilée, elle avait choisi de ne pas voir. Peut-être depuis longtemps.
Je me suis levée du banc. J’avais les jambes un peu raides. J’ai cherché dans mon sac le carnet où je notais les adresses, les numéros de téléphone, vieille habitude. Je ne fais pas entièrement confiance au téléphone.
Il y avait là le numéro d’une ancienne collègue, Mireille, qui habitait Rennes depuis dix ans et qui m’avait dit à mon arrivée : « Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu appelles. »
Je ne l’avais jamais appelée. Les premières semaines avaient été absorbées par le bébé, puis par l’installation, puis par la routine. J’ai composé son numéro.
Elle a décroché à la deuxième sonnerie. « Yvon, c’est toi ? — Oui. Je suis désolée de t’appeler un dimanche soir.
— Arrête. Tu es où ? — Au Thabor. » Il y a eu un silence d’une seconde.
« J’arrive dans un quart d’heure. »
Elle est venue avec une voiture chaude et un thermos de tisane à la menthe, et sans me poser une seule question pendant les vingt premières minutes. C’est ça, les vraies amies. Elles savent que les questions peuvent attendre.
Elle habitait un appartement au troisième étage d’un immeuble du quartier Clémenceau, avec une cuisine qui donnait sur les toits et des étagères tellement chargées de livres qu’elles semblaient plier légèrement sous le poids. Elle m’a installée dans un fauteuil et a posé la tisane sur la table basse. « Tu restes ce soir », a-t-elle dit. C’était un fait, pas une question.
J’ai accepté sans discussion. Cette nuit-là, dans la chambre d’amis de Mireille, une vraie chambre d’amis avec une plante, un tableau et un matelas qui sentait la lavande, j’ai regardé le plafond pendant une heure avant de m’endormir. Je pensais à ma fille, pas avec colère, pas encore, avec une tristesse douce et un peu ancienne, comme on pense à quelque chose qu’on a perdu sans s’en rendre compte. Je pensais aussi, et c’était plus étrange, à ce que j’avais envie de faire.
C’était une question que je ne m’étais pas posée depuis des années. Pas « qu’est-ce que je dois faire ? » Cette question-là, je me la posais tous les matins. Mais « qu’est-ce que j’ai envie de faire pour moi, dans le temps qui reste ?
»
Le lendemain matin, j’ai allumé mon téléphone. Seize appels manqués. Douze de ma fille, quatre de mon gendre. Aucun message de la part de mon gendre.
Il ne laissait jamais de messages, comme si parler dans le vide lui coûtait quelque chose. Ma fille, elle, avait laissé trois messages vocaux. Le premier à vingt-deux heures : « Maman, c’est bizarre que tu sois pas rentrée. Appelle-moi.
» Le deuxième à minuit : « Maman, là je commence à m’inquiéter vraiment. S’il te plaît, réponds. » Le troisième à sept heures du matin : « Maman, je sais pas ce qui se passe. J’ai peur.
» Sa voix avait changé entre le premier et le troisième message. Quelque chose s’était défait. J’ai attendu une heure avant de lui envoyer un SMS, deux phrases : « Je vais bien. J’ai besoin de temps.
» Puis j’ai éteint à nouveau l’écran et j’ai aidé Mireille à faire le café. « Tu vas rester combien de temps ? » m’a-t-elle demandé sans aucun sous-entendu dans la voix. « Je ne sais pas encore.
Quelques jours, peut-être. » Elle a acquiescé. Elle a étalé du beurre sur une tartine. « Il y a quelque chose que tu veux faire ces jours-ci ?
» J’ai réfléchi. « Je voudrais reprendre l’aquarelle. J’en faisais avant, il y a longtemps. — Il y a un atelier, rue de l’Alouette.
La dame qui donne les cours est très bien. Je l’ai croisée à une vente de livres. Elle s’appelle Joëlle ? — Non, attends, elle s’appelle Pascale, je crois.
Pascale quelque chose. » J’ai souri. Ça m’avait l’air d’un début raisonnable. L’atelier se trouvait dans une cour pavée, derrière une porte en bois vert qui ne payait pas de mine.
À l’intérieur, une grande pièce lumineuse avec des verrières en hauteur, des tables recouvertes de papier kraft, des bocaux de pigments alignés comme une collection de minéraux. La femme qui donnait les cours, elle s’appelait en réalité Pascale, Mireille avait eu raison, était une femme d’une soixantaine d’années aux cheveux argentés coupés très courts, avec des mains tachées de bleu de Prusse et un regard direct qui me mit à l’aise. « Vous avez déjà fait de l’aquarelle ? » m’a-t-elle demandé.
« Oui, il y a une vingtaine d’années. Je pense avoir tout oublié. — On n’oublie jamais vraiment. On rouille, c’est tout.
C’est différent. »
Il y avait six autres personnes dans la salle ce matin-là. Une jeune femme qui faisait ça en complément de ses études, un homme d’une cinquantaine d’années qui avait l’air aussi perdu que moi, deux retraités qui se connaissaient et qui parlaient en continuant à peindre, une adolescente silencieuse qui avait un talent évident et semblait vouloir qu’on l’ignore, et un monsieur assez âgé, peut-être quatre-vingts ans, qui prenait des notes sur un carnet avant de poser le moindre coup de pinceau, avec la méthode de quelqu’un qui a passé sa vie à enseigner. Je me suis installée à une table près de la fenêtre.
Pascale a posé devant moi une feuille de papier Arches, deux pinceaux et une palette vierge. « Commencez par mouiller la feuille. Juste de l’eau. Regardez ce que ça fait.
» J’ai regardé. L’eau s’est étalée, a formé des zones transparentes, s’est arrêtée aux bords irréguliers du papier. Quelque chose de simple et d’irréversible. On ne pouvait pas remettre l’eau là où elle n’était pas allée.
J’ai passé deux heures dans cet atelier. Quand j’en suis sortie, j’avais les mains légèrement bleues et quelque chose dans la poitrine que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Une sensation que je suis incapable de nommer précisément, quelque part entre la concentration et le soulagement. Mireille m’attendait avec un sandwich et un café dans un sac en papier.
« Alors ? — Je reprends vendredi. » Elle a souri comme si elle avait réussi quelque chose. Les jours qui ont suivi ont eu une texture étrange.
Je me réveillais le matin sans savoir immédiatement ce que j’allais faire, et au lieu que ce vide soit angoissant comme il l’aurait été avant, il était simplement là, neutre, disponible. Mireille travaillait encore à temps partiel pour un cabinet d’architecture et partait le matin vers neuf heures. Je prenais mon café seule en lisant. Je sortais me promener.
Je revenais déjeuner. L’après-midi, je lisais encore, ou je me promenais de nouveau, ou je m’asseyais dans la cuisine de Mireille avec mes nouveaux pinceaux et le petit bloc de papier aquarelle que j’avais acheté, et j’essayais de reproduire ce que je voyais par la fenêtre, les toits, le ciel, un chat qui dormait sur une terrasse. Je répondais aux messages de ma fille. Pas tout de suite, jamais.
Je laissais passer quelques heures. Je lui disais que j’allais bien, que j’avais besoin de temps, que j’expliquerais. Elle insistait. Je ne cédais pas.
C’était douloureux d’une façon que je n’avais pas prévue. Ce n’était pas de la froideur, c’était quelque chose de chirurgical, de nécessaire. Je m’étais perdue dans l’amour que j’avais pour elle, et il fallait que je me retrouve avant de pouvoir le lui expliquer. Mon gendre avait appelé une fois.
Je n’avais pas décroché. La semaine suivante, j’ai rappelé une autre ancienne collègue, Cécile, qui m’avait parlé un jour d’une association de soutien scolaire dans un quartier prioritaire de Rennes. Elle avait l’air surprise de m’entendre mais contente. « Tu veux t’engager ?
— Je veux voir d’abord. Mais oui, je pense que je voudrais être utile autrement. »
Autrement. Ce mot avait été important.
Être utile autrement. Pas comme une femme de ménage, pas comme une baby-sitter de secours, pas comme quelqu’un qu’on range dans une chambre sur parking quand on n’a plus besoin d’elle. Utile avec ce que j’avais vraiment : trente-deux ans de français, une façon de lire les difficultés d’un élève avant même qu’il les formule lui-même, une patience qui n’avait pas été épuisée par les années mais qui avait simplement été mal dirigée. La première session de bénévolat s’est passée dans une salle de l’école primaire Simone-Veil, un mardi après-midi.
Trois enfants d’environ neuf ans, tous en difficulté de lecture. Le premier, un garçon qui s’appelait Karim et qui avait décidé que les livres étaient ses ennemis. La deuxième, une petite fille prénommée Lou qui lisait lentement mais avec une précision que personne n’avait encore remarquée. Le troisième, un garçon qui s’appelait Nathan, qui regardait ses pieds pendant toute la session jusqu’à ce qu’il lise un passage sans faute et lève les yeux avec un étonnement sincère, comme si ses propres mots l’avaient surpris.
En rentrant chez Mireille ce soir-là, j’avais les joues en feu. Pas de fatigue, d’énergie. Une énergie propre, directe, qui n’avait rien à voir avec le fait d’avoir été utile parce que personne d’autre ne pouvait faire la vaisselle. Il s’est passé un mois avant que je revoie ma fille.
Elle avait fini par trouver où j’étais, Mireille lui avait dit avec ma permission, et elle m’avait envoyé un message simple : « Est-ce que je peux venir te voir ? » J’avais répondu : « Samedi matin. »
Elle était arrivée seule, en train depuis Rennes centre, le visage pâle et les mains dans les poches. Elle avait maigri un peu.
Ou peut-être que c’était juste l’inquiétude qui lui donnait cet air-là. On s’est assises dans le salon de Mireille, qui nous avait laissées seules. Il y avait du café et des petits gâteaux qu’elle avait achetés exprès. Ma fille n’y a pas touché.
Elle m’a regardée pendant un moment sans parler. Puis elle a dit : « Maman, j’aurais voulu que tu m’appelles. J’aurais voulu que tu remarquasses. » Le silence qui a suivi était lourd, mais pas hostile.
C’était le silence de quelqu’un qui entend quelque chose qu’il savait déjà. « Je sais que ça n’allait pas, a-t-elle dit. Depuis un moment. Depuis plus longtemps que tu ne le penses.
Tu aurais pu me le dire. » J’ai réfléchi à ça. Est-ce que j’aurais pu ? J’avais essayé à ma manière, des demi-phrases, des silences significatifs, une façon de ne jamais tout à fait finir mes phrases sur certains sujets.
Mais je n’avais jamais dit clairement, parce que je ne voulais pas être un problème, parce que j’avais passé toute ma vie à ne pas vouloir être un problème pour les gens que j’aimais. « Non, j’ai répondu. Je n’aurais probablement pas pu. Pas encore.
»
Elle a posé ses mains à plat sur la table. Elle avait les mains de sa grand-mère, ma mère. Je ne l’avais plus remarqué depuis des années. « Il a dit que tu exagérais, que tu avais fait un caprice.
— Je m’en doutais. — Je ne pense pas qu’il a tort. » C’était courageux à dire, ou peut-être que c’était juste honnête, et c’est peut-être la même chose. « Non, j’ai dit.
Mais il a tort sur l’essentiel. »
Elle a pris une gorgée de café. Elle regardait dehors, les toits de Mireille, le même ciel gris de novembre qui n’avait pas changé depuis ma nuit au Thabor. « Tu vas revenir ?
— Pas comme avant. — Qu’est-ce que ça veut dire ? — Ça veut dire que si je reviens dans ta vie, d’une façon ou d’une autre, ce sera comme ta mère. Pas comme ta femme de ménage, pas comme la baby-sitter de secours, pas comme quelqu’un qui dort dans la chambre sur le parking et qu’on oublie d’inclure à table.
»
Elle a baissé les yeux. Je savais que ça lui faisait mal. Je n’essayais pas de lui faire mal. J’essayais de lui dire la vérité, et parfois c’est la même chose.
« Tu vas rester chez Mireille ? — Pour l’instant, oui. Et je cherche un appartement. » Elle a levé les yeux rapidement.
« Tu as pas les moyens d’en prendre un. — J’ai ma retraite d’enseignante, j’ai dit doucement. Et j’ai les économies que j’ai mises de côté depuis trente ans. Je ne suis pas riche, mais je peux vivre.
»
C’était vrai. Je n’y avais jamais vraiment pensé. Je m’étais laissé convaincre subtilement que j’avais besoin d’eux autant qu’eux avaient besoin de moi. Mais ma retraite était correcte.
J’avais peu de dépenses et j’avais économisé prudemment depuis que ma fille avait quitté la maison. J’avais les moyens d’une vie simple et libre. Nous avons parlé pendant deux heures. Ce n’était pas une réconciliation.
Pas encore. C’était le début d’une conversation qu’on n’avait jamais vraiment eue, entre adultes, entre deux femmes qui se connaissaient depuis toujours et se découvraient un peu. Elle m’a demandé, avant de partir, si elle pouvait revenir. « Oui, j’ai dit.
Quand tu veux. Sans lui, pour l’instant, et sans agenda. » Elle m’a embrassée dans l’entrée. Un vrai baiser, comme quand elle était petite, pas un baiser de façade.
En la regardant descendre l’escalier, j’ai pensé que l’amour est parfois une chose qu’on doit protéger de lui-même. Qu’on peut aimer quelqu’un tellement fort qu’on finit par s’effacer entièrement pour lui, et qu’à force de disparaître, on ne lui laisse plus que le fantôme d’une mère à aimer. Deux mois plus tard, j’ai emménagé dans un petit appartement rue de Brest, au deuxième étage d’un immeuble du dix-neuvième siècle avec des moulures au plafond et un parquet qui craquait de façon satisfaisante. C’était petit : salon, chambre, cuisine, une salle de bains carrelée en blanc et noir.
Mais la fenêtre du salon donnait sur la rue animée, et j’avais une chaise que j’avais installée juste devant pour regarder les gens passer. J’avais repris mes séances d’aquarelle chez Pascale tous les vendredis matin. J’allais au bénévolat le mardi et le jeudi. Le mercredi, il y avait un club de lecture qui se réunissait dans une librairie de la rue Rallier-du-Baty, une vraie librairie indépendante avec une libraire qui connaissait ses livres comme je connaissais autrefois mes classes.
Je m’y étais inscrite le premier mois et n’avais plus manqué une séance. C’est là que j’avais rencontré Fernand, un homme de soixante ans, professeur de philosophie à la retraite, qui arrivait toujours avec dix minutes d’avance et deux livres qu’il n’avait pas prévu de lire mais qu’il avait quand même achetés. Il parlait avec la précision de quelqu’un qui a passé sa vie à choisir ses mots, mais il écoutait aussi vraiment, avec tout son corps tourné vers la personne qui parlait. C’était rare.
Je l’avais remarqué la première fois qu’il m’avait demandé mon avis sur le Duras qu’on avait lu ce mois-là. « Vous avez dit quelque chose d’intéressant tout à l’heure, m’avait-il dit, sur la façon dont Duras utilise le silence comme narration. Est-ce que vous pensez que ça marche aussi pour les silences dans nos propres vies ? » C’était une vraie question.
Il attendait vraiment une réponse. Ce n’était pas une histoire d’amour, du moins, pas encore. C’était quelque chose de plus précieux à ce stade. Une conversation entre adultes.
Quelqu’un qui voulait savoir ce que je pensais, quelqu’un qui prenait mes réponses au sérieux. Ma fille est venue me voir dans mon appartement un samedi de janvier, avec le petit que je n’avais pas vu depuis deux mois. Il avait grandi. Il m’a tendu un dessin qu’il avait fait, un soleil mal proportionné et deux personnages qu’il a désignés en disant : « Toi et moi, mamie.
» Je l’ai accroché dans la cuisine. Nous avons déjeuné ensemble tous les trois. J’avais cuisiné non par obligation, mais parce que ça me faisait plaisir, vraiment, de faire à manger pour ma fille et mon petit-fils. C’était différent.
Même geste, intention différente. Vers la fin du repas, ma fille m’a dit : « Il a reconnu que ce soir-là, la vaisselle, c’était pas bien. » J’ai répondu : « Je suis contente qu’il le reconnaisse. Mais ça ne change pas ce que j’ai décidé pour moi.
» Elle a hoché la tête. Elle comprenait, je crois, où elle commençait. L’appartement de Rennes, à Clémenceau, rue de Brest, avec son parquet qui craque et sa vue sur la rue, c’est chez moi maintenant. Pour la première fois depuis très longtemps, peut-être depuis avant le mariage de ma fille, j’ai un espace qui est entièrement mien, où les livres sont rangés comme je veux, où j’ouvre les fenêtres quand j’en ai envie, même en hiver, où je prépare le repas que j’ai envie de manger à l’heure qui me convient.
Ce n’est pas de la solitude. C’est quelque chose que j’avais oublié de distinguer de la solitude : l’autonomie. Pascale a accroché une de mes aquarelles dans l’atelier, un petit format représentant les jardins du Thabor sous la pluie. Elle dit qu’elle aime l’ambiguïté du gris.
Je ne suis pas sûre de savoir exactement ce qu’elle veut dire, mais ça me plaît que quelqu’un regarde ce que je fais et y trouve quelque chose. Fernand m’a apporté un livre la semaine dernière, sans raison particulière. Il avait mis un marque-page à la page avec une note : « Page à ne pas manquer. Pensez à vous en lisant ça.
» Je n’ai pas encore lu cette page. Je la garde pour ce soir, dans le silence de mon appartement, avec une tisane et le parquet qui craque, et la rue de Brest qui murmure en bas. Parfois, je pense à ce dimanche de novembre, à mon gendre et son sourire de côté, à ma fille qui n’a pas levé les yeux, à ma main posant l’éponge avec ce soin particulier, comme si c’était la dernière fois. C’était la dernière fois.
Pas la dernière fois que j’ai débarrassé, j’ai encore débarrassé depuis, autrement, mieux. Pas la dernière fois que j’aimais ma fille, je l’aime toujours, différemment, peut-être plus honnêtement. Mais la dernière fois que je laissais quelqu’un décider à ma place de ce que valait mon temps, mon énergie, ma présence. Il y a une phrase que j’ai entendue au club de lecture, tirée d’un roman que j’avais lu à vingt ans et relu à soixante et un avec des yeux complètement différents.
Elle dit en substance qu’on ne se retrouve pas en cherchant, on se retrouve en cessant de se fuir. Je ne sais pas si c’est tout à fait vrai. Mais je sais que le soir où je suis sortie par la porte principale, sans me retourner, sans m’excuser, sans expliquer, ce soir-là, j’ai arrêté de me fuir.
Et c’était suffisant pour commencer.


