Ce matin-là, je faisais ma tarte aux pommes. Pas une tarte compliquée, juste celle que je faisais depuis quarante ans avec les reinettes du marché de Pontarlier et un peu de cannelle. La pâte était déjà dans le moule, les pommes pelées sur la planche, et c’est là que mon gendre est entré dans la cuisine. Il n’a pas frappé.

Il ne frappait jamais. Il a regardé la planche, les épluchures, le plan de travail légèrement enfariné, et il a soufflé par le nez ce petit souffle que je connaissais par cœur maintenant, celui qui précédait toujours quelque chose de désagréable. Encore. Il a dit juste ça : encore.
Je me suis retournée lentement. Encore quoi, Tristan ? Il a croisé les bras. Il avait ce regard, comme si j’étais une enfant qui venait de renverser son verre pour la troisième fois.
Tu sais très bien. La cuisine, les saletés. On avait dit que tu rangerais au fur et à mesure. J’avais soixante ans.
Je faisais des tartes depuis avant qu’il soit né, et je me tenais dans ma propre cuisine. Enfin, ce qui avait été ma cuisine pendant trente-deux ans, à recevoir une leçon sur le rangement. J’ai posé mon couteau. Écoute, est-ce que je devrais commencer par le début pour que vous compreniez comment j’en étais arrivée là ?
Mon mari René est décédé trois ans plus tôt. Un anévrisme rapide, sans souffrance, paraît-il. Les médecins disaient ça pour me consoler, je pense, parce qu’il n’y a rien de consolant à perdre quelqu’un comme ça, un mardi matin, alors qu’il venait de descendre chercher le pain. Il avait soixante-six ans.
Il était encore solide, encore vif, encore lui. Après ça, la maison était grande. Trop grande. Trois chambres, un grand jardin, la cuisine avec sa baie vitrée qui donnait sur les tilleuls.
René les avait plantés en 1989, l’année de notre emménagement. Ils étaient immenses maintenant. Ils ont dû être impressionnants, vus de la rue. Notre fille unique, Éloïse, vivait à Lyon avec son mari.
Ils s’étaient rencontrés à l’université. Lui venait d’une famille bourgeoise de Grenoble, père architecte, mère dans la communication. Tristan était consultant en stratégie, ce qui voulait dire, autant que j’aie pu comprendre, qu’il conseillait des entreprises et voyageait beaucoup en déplacement. Il portait des montres chères et utilisait des mots anglais dans ses phrases françaises.
Éloïse, elle, était douce. Elle avait toujours été douce, conciliante, un peu effacée quand il était là. Je n’avais pas voulu voir ça au début. On ne veut jamais voir ça pour ses enfants.
Six mois après la mort de René, Éloïse m’avait appelée un dimanche soir. Tristan venait d’obtenir une mutation à Besançon, à vingt minutes de Pontarlier, et elle avait eu une idée. Maman, et si on venait vivre avec toi ? La maison est grande, tu es seule, et comme ça on serait là.
J’avais pleuré de joie. Vraiment pleuré. Les trois premiers mois avaient été beaux. Éloïse avait repris vie dans cette maison.
Elle remettait de la musique, elle cuisinait, parfois avec moi. On buvait le café ensemble le matin avant qu’elle parte au travail. Elle avait trouvé un poste de chargée de communication à la chambre de commerce. Elle semblait heureuse.
Tristan travaillait souvent depuis la maison. Il avait pris l’ancienne chambre d’amis comme bureau, fait installer une fibre plus rapide, réorganisé le salon pour que l’espace soit plus fonctionnel. J’avais laissé faire. C’était leur maison aussi.
Maintenant. C’est ce que je me disais. Puis progressivement, les petites choses avaient commencé. D’abord, c’étaient les repas.
Tristan ne mangeait pas de porc, soit, je m’étais adaptée. Ensuite, il ne voulait plus de plats en sauce, trop lourds pour le soir. Puis plus de pain blanc, parce qu’ils avaient lu des choses sur l’index glycémique. Je cuisinais depuis quarante ans pour une famille.
J’avais nourri une fille, des amis, des voisins, des fêtes de famille entières. Et maintenant, je consultais une liste de restrictions avant de mettre l’eau à bouillir. Ensuite, c’était la télévision. J’aimais regarder mes émissions le soir, Motus, quelques feuilletons, parfois un film.
Tristan estimait que la télévision dans le salon polluait l’espace mental. Il avait commencé à éteindre après vingt-deux heures, même quand j’étais encore là, même quand mon émission n’était pas finie. Une fois, il avait changé de chaîne en plein milieu d’un documentaire que je regardais, sans demander, juste en passant avec la télécommande. Éloïse ne disait rien.
Elle regardait son téléphone, ou alors elle préparait les affaires du lendemain. Et puis il y avait eu la soupe. Le premier vrai incident, c’était un mercredi de novembre. J’avais fait une soupe, une vraie soupe de légumes d’hiver, avec des poireaux, des carottes, du céleri-rave.
Ça mijotait depuis deux heures. La maison sentait bon. Tristan était rentré plus tôt que prévu. Il avait ouvert le couvercle, regardé la casserole, et il avait dit : Tu aurais pu prévenir.
On avait prévu de commander japonais ce soir. J’avais répondu doucement que je ne savais pas que la soupe pouvait se garder pour le lendemain. Il avait haussé les épaules et commandé son japonais quand même. Éloïse avait mangé un peu des deux, debout dans la cuisine, l’air gêné.
La soupe était excellente. Je l’avais mangée seule, à ma table, dans ma maison. Le deuxième incident, c’était début janvier. J’avais invité ma vieille amie Colette.
Non, pardon. Son prénom n’est pas Colette. Appelons-la Isabeau, parce que c’est un prénom qui ressemble plus à cette femme qui rit fort et ne mâche pas ses mots. Mon amie Isabeau, donc.
Je la connaissais depuis le lycée. Je l’avais invitée à déjeuner un mercredi, son jour libre. J’avais fait un poulet rôti. Tristan était censé être en déplacement.
Il était rentré la veille au soir sans prévenir. Et le mercredi matin, il avait traversé la cuisine en robe de chambre, vu que je préparais quelque chose, et il avait demandé qui venait. Quand je lui avais expliqué, il avait eu ce petit sourire. Tu aurais pu nous prévenir.
Avec mon retour imprévu, c’est un peu compliqué d’avoir du monde aujourd’hui. Du monde. Mon amie d’enfance dans ma propre maison. J’avais quand même reçu Isabeau.
Mais pendant tout le repas, Tristan avait fait du bruit dans son bureau. Il prenait des appels, tapait fort sur son clavier, ouvrait et fermait des portes. Et Éloïse n’était pas venue déjeuner avec nous. Elle avait dit qu’elle avait du travail urgent.
Ce soir-là, j’avais du mal à m’endormir. Pas de la colère. Pas encore. Plutôt une sensation étrange, comme quand on cherche ses clés et qu’on finit par comprendre qu’on les a perdues pour de bon.
La tarte aux pommes, c’était un jeudi de mars. Tristan avait dit encore, et j’avais posé mon couteau. Je fais une tarte, Tristan, c’est tout. Ce n’est pas le quoi, c’est le comment.
Il avait désigné la planche et les épluchures. On a une poubelle de compost exprès pour ça. Tu pourrais éplucher directement au-dessus, ce serait plus propre. Je l’avais regardé.
Cet homme qui avait mon âge, qui n’avait jamais fait une tarte de sa vie, qui me donnait des conseils de cuisine dans ma propre maison. Et si tu allais travailler dans ton bureau ? J’avais dit très calmement. J’ai l’habitude de faire mes tartes seule.
Il avait fait une pause. Puis il avait dit, avec cette politesse froide qui était pire que la colère : Je voulais juste suggérer. Mais je vois que tu prends ça mal. Et il était parti.
J’ai fini ma tarte. Elle avait cuit. Elle était bonne. Je l’ai mangée seule avec un thé, devant une émission que j’ai regardée jusqu’à la fin parce que j’étais seule pour la regarder.
J’avais soixante-huit ans. Après la tarte, les choses s’étaient accélérées doucement. Le lendemain, Tristan avait installé une étagère dans le couloir pour ses affaires. Pas une grande étagère, mais une nouvelle.
Il y avait mis ses clés, son courrier, un porte-manteau qu’il avait acheté en ligne. Il avait choisi un endroit où j’avais toujours accroché un tableau de ma mère. Il avait déplacé le tableau dans le couloir de l’entrée, moins lumineux, où personne ne le verrait. J’avais regardé sans rien dire.
C’était une petite chose. Juste une étagère et un tableau déplacé. Mais c’était la première fois qu’il touchait à une chose qui m’appartenait. Jusqu’ici, il s’était contenté de s’approprier des espaces.
Le salon, la cuisine, le bureau. Là, il était entré dans mon territoire. Le samedi suivant, j’avais décidé d’aller au marché. Pas le marché de la semaine, celui du samedi matin, celui avec les artisans et les maraîchers.
Il y avait un homme qui vendait des fromages, un autre des olives. Je n’avais pas besoin de grand-chose, mais j’aimais juste y aller, respirer un peu, voir du monde. Tristan m’avait vue mettre mon manteau. Tu vas où ?
Il avait demandé sans lever les yeux de son téléphone. Le marché. Je veux dire, au marché couvert, pour prendre des choses. Il avait hoché la tête, comme si c’était une chose qui méritait une permission.
On pourrait dîner à vingt heures ? Éloïse rentre tard ce soir, on pourra manger ensemble tous les deux. Nous deux. J’avais dit oui.
Une petite lumière s’était allumée en moi. Enfin, une vraie conversation peut-être. Depuis que René était mort, je n’avais pas eu beaucoup d’occasions de parler avec un homme assis en face de moi autour d’une table. Peut-être que c’était le moment.
J’avais trouvé un joli morceau de bœuf, des carottes nouvelles, de l’échalote. J’avais demandé au fromager son avis sur un comté, il m’avait souri, m’avait conseillé une petite perche. J’avais tout rapporté à la maison, contente. J’avais passé l’après-midi à cuisiner pendant que Tristan travaillait dans son bureau.
J’ai failli lui demander s’il voulait que je lui montre quelque chose dans la cuisine, mais je me suis retenue. Les premières fois, il fallait que ce soit doux. À vingt heures, il était là, assis à table. Je m’étais lavé les mains, je m’étais recoiffée.
J’avais acheté une bouteille de vin rouge, un grand cru. J’avais mis le couvert pour deux, avec une bougie que j’avais gardée pour les grandes occasions. J’avais servi le bœuf en tranches, les carottes glacées, un peu de persil. J’avais versé les deux verres.
J’avais levé le mien. Bon anniversaire, j’ai dit. Non, je n’ai pas dit ça. J’ai levé mon verre et j’ai dit : À nous, Tristan.
À la famille. Il avait levé son verre avec un demi-sourire. Puis il avait goûté le bœuf. C’est un peu sec, il avait dit.
J’avais posé ma fourchette. Il avait vu mon expression. Ce n’est pas grave, je voulais juste dire que la prochaine fois, tu pourrais peut-être pas cuire autant. Ou alors le sortir un peu plus tôt du frigo.
C’est une petite chose. J’avais ouvert la bouche pour répondre, mais je n’avais rien trouvé. J’avais pris une gorgée de vin. Il avait continué à manger son bœuf sec sans relever la tête.
Le reste du repas s’était déroulé en silence, ponctué par le bruit des couverts. À la fin, il m’avait remerciée avec une politesse parfaite, avait débarrassé son assiette, et était monté dans son bureau pour un appel. Le lendemain, j’étais au marché de la semaine quand j’avais vu David, le fils de ma voisine, qui tenait une boulangerie. Il était parti faire un tour avec son fourgon, il avait une livraison.
On avait discuté, comme on le faisait toujours. Il m’avait demandé comment je me sentais, comment allait Éloïse, si la maison me semblait trop grande parfois. J’avais répondu avec des banalités. La maison que je n’ai pas.
La maison que je partage. Le mercredi d’après, j’avais invité mon autre amie, Appoline. Elle avait soixante-douze ans, elle vivait seule, elle fumait encore, ce qui faisait parler le quartier. On s’était installées sous la véranda avec un thé.
C’était interdit de fumer dedans, Éloïse était allergique. Donc on était sorties, dehors, dans le froid, dans un silence, enveloppées dans des plaids. Appoline avait regardé les tilleuls, puis elle avait sorti une cigarette. Tu tiens le coup ?
J’avais haussé les épaules. C’est leur maison maintenant. C’est ça. Elle avait soufflé la fumée.
Ma chérie, je vais te dire un truc. Éloïse est venue te chercher parce qu’elle t’aime. T’étais seule après René. Mais ça, ce qui se passe là, ce n’est pas de l’amour, c’est une prise de contrôle.
J’avais voulu dire quelque chose, mais elle avait continué. Je vois comment il te parle. Je vois comment il rentre dans ta cuisine sans frapper. Je vois comment il a changé la disposition du salon sans te demander.
Et je vois comment tu plantes des fleurs nouvelles et tu les arroses en espérant qu’elles vont pousser à force de regarder. J’avais souri tristement. Ou alors je tue toutes les plantes et j’arrête d’essayer. Appoline avait écrasé sa cigarette.
Ou alors tu arrêtes de payer les factures de cette maison. Tu verrais comment ils partiraient vite. C’était une phrase dure, mais elle avait raison. J’avais réalisé ce soir-là, après qu’elle fut partie, que depuis le départ de René, je n’avais jamais revendiqué ma place dans ma propre maison.
J’étais leur invitée. J’étais la grand-mère qu’on tolère dans un coin. Le jour où j’avais reparlé de la liste des restrictions, Tristan avait répondu qu’ils ne m’avaient pas demandé de cuisiner pour eux. J’avais dit que je ne parlais pas de cuisine mais de ma maison.
Il avait ri. Pas un rire méchant, non, juste un rire d’homme qui sait qu’il a le dernier mot. Ta maison ? On a tous emménagé ici pour t’aider.
Pour toi. C’est pour ça qu’on a quitté Lyon. Pour que tu ne restes pas seule avec ton chagrin. Éloïse était entrée à ce moment-là, avec des courses.
Elle avait vu mon visage. Qu’est-ce qui se passe ? Rien, avait dit Tristan, on discutait. Et il était remonté.
C’est ce soir-là que j’avais compris. Ce n’était pas une question de tarte trop sèche ou d’étagère mal placée. C’était l’histoire d’une vie qui se rétrécissait. Chaque jour, je perdais un peu plus de terrain.
Le mot de la fin, les clés, les portes qu’on fermait sans moi. Et je n’avais pas d’autre arme que ma dignité. Le lendemain, je m’étais levée à l’aube. J’avais préparé mon petit-déjeuner, pris ma tasse favorite, celle que René m’avait offerte pour nos vingt ans de mariage, avec des fleurs ébréchées.
Je l’avais portée à mes lèvres quand Tristan était entré dans la cuisine, en pleine forme comme d’habitude. Il avait vu la tasse, avait écarquillé les yeux. Tu bois encore là-dedans ? C’est une vieillerie.
Tu devrais jeter, remplacer par des services comme on en a à la maison. J’ai bu une gorgée lentement, le regard par-dessus le rebord. Non, j’ai dit posément. Je la garde.
Elle a vécu plus de choses que toi. Il avait ouvert la bouche, refermé, puis il avait pris son café dans la tasse flambant neuve qu’il s’était achetée et il était parti sans ajouter un mot. Éloïse était descendue une demi-heure plus tard, le visage fermé. Elle m’avait saluée sobrement.
Maman, il ne faut pas être comme ça avec Tristan. Il essaie juste de bien faire. Il faut que tu fasses un effort. J’ai fini mon thé.
Je l’ai regardée. Éloïse. Regarde-moi. Elle a fini par lever les yeux.
Est-ce que tu m’entends quand je parle ? Est-ce que tu m’entends quand je dis que quelque chose ne va pas ? Ou tu vas juste attendre que je devienne complètement transparente avant de t’occuper de moi ? Elle avait pincé les lèvres.
Maman, ne fais pas de drame. J’ai eu un petit sourire triste. Un drame. C’est ça.
Prends des messages, je sors. Je suis allée m’habiller et j’ai marché jusqu’à la place. Il y avait un banc près de l’église Saint-Étienne. Je m’y suis assise, enfin seule.
Les mains posées sur les genoux. J’ai regardé les gens passer sans les voir. J’ai pensé à René. Je me suis demandé ce qu’il aurait fait, lui.
Il aurait mis son coude sur la table et il aurait fixé Tristan jusqu’à ce qu’il baisse les yeux. Il aurait imposé ses règles. Il n’aurait jamais laissé personne le faire passer pour une intruse chez lui. La différence, c’est que moi, j’étais une femme d’une certaine génération.
J’avais appris à être aimable, à déculpabiliser, à ne pas faire de vagues. Jean, mon mari, était mort. Personne ne m’avait demandé mon avis pour emménager avec lui. Personne ne m’avait demandé si j’avais envie de vivre avec quelqu’un d’autre dans mes murs.
J’ai vu mon reflet dans la vitrine d’une boutique. Une vieille dame au visage doux, des cheveux blancs courts. J’avais passé ma vie à m’effacer pour que les autres se sentent bien. Je m’étais justifiée, adaptée, tue.
Et le résultat, c’était une maison où je n’osais plus faire cuire un œuf sans demander l’autorisation. Il y avait une agence immobilière, juste en face de l’église. Je m’y suis arrêtée, poussée par une sorte de colère froide et claire. À l’intérieur, une jeune femme m’a accueillie avec un sourire propre.
Madame, je peux vous aider ? Je me suis entendue répondre : Je voudrais faire estimer ma maison. La mienne. Pas celle de ma fille.
Pas celle de mon gendre. La mienne, celle qui est exactement à côté. Elle m’a regardée bizarrement mais elle a pris rendez-vous pour le surlendemain. Quand je suis rentrée, la maison était silencieuse.
Tristan était dans son bureau, au téléphone, comme d’habitude. Éloïse était absente. Je suis montée dans ma chambre, celle que je partageais avec René, et j’ai fermé la porte à clé pour la première fois depuis des années. Je me suis allongée sur le lit, j’ai fermé les yeux, et j’ai laissé venir l’autre sentiment qui avait grandi en silence : pas la colère, mais une forme de décision.
Le surlendemain, j’ai reçu l’agent immobilier à midi. J’avais préparé un café et des madeleines, pour être correcte. L’agent, une certaine madame Roussey, avait fait le tour de la maison avec une lanière en bandoulière. Elle avait pris des notes, des photos.
Dans son rapport, elle m’avait trouvée pâle. Elle avait écrit : « Maison familiale lumineuse, agréable, dans un quartier calme. Très bons quartiers, écoles, commerces. » Elle s’était arrêtée dans le salon, avait regardé le tableau de ma mère.
Elle avait fini par me dire : Vous ne voudriez pas la vendre, madame ? Cette maison est un peu grande pour vous, non ? J’avais répondu que si, justement, je ne voulais pas la vendre. J’avais juste besoin de savoir ce qu’elle valait.
Elle avait souri, poliment, et elle était partie. Ce n’était pas un plan. Pas encore. Juste une information posée quelque part dans ma tête, une bouée à laquelle me raccrocher.
Le week-end, Éloïse et Tristan sont allés à Lyon pour une fête de famille chez les parents de Tristan. Ils devaient rester deux nuits. Ils m’ont demandé si je pouvais leur garder le chat, le réservoir du chauffe-eau, les mauvaises herbes du jardin. Oui, oui, j’ai dit.
Allez-y, profitez-en. Ils étaient à peine partis que j’ai fait ce que je me refusais à faire depuis des mois. J’ai ouvert le grand placard du couloir, celui où Tristan rangeait ses lourds manteaux, ses chaussures. J’ai sorti trois cartons vides, je suis montée dans la chambre, j’ai ouvert mes tiroirs et j’ai commencé à poser, soigneusement, les affaires de René.
Ses chemises carreaux, ses vieux pulls rapiécés qu’il refusait de jeter, sa montre, sa pipe de lande. J’ai rempli deux cartons, je les ai mis dans la voiture avec les affaires de pêche qui prenaient la poussière au garage, et je les ai portés dans les combles de la maison. Pas par désaveu, non, mais pour les protéger. Pour qu’ils ne deviennent pas sa liste de restrictions.
Le soir, j’ai fait chauffer de l’eau pour un thé, j’ai pris le paquet de madeleines restant, et je me suis assise à la table de la cuisine. La maison était vraiment grande. Elle résonnait. J’ai pensé aux tilleuls qu’on avait plantés en 1989.
Ils étaient presque aussi hauts que le toit maintenant. J’avais pensé à les couper, un jour, pour dégager la lumière. René avait dit : surtout pas. Ils sont arrivés en même temps que nous.
Ils font partie de la maison. Je les regarde aujourd’hui et je sais qu’il avait raison. Il y a des choses qui sont dans nos racines. Et des gens qui croient qu’ils peuvent les couper, juste parce qu’ils les ont vues pousser.
Éloïse et Tristan sont revenus le dimanche soir. Je les ai entendus arriver, les portes de voiture, les rires, leurs voix mêlées. C’est la première fois où j’ai pensé à eux comme à un bloc. Ma fille et mon gendre.
Ils sont entrés. Tristan portait un sac de sport, Éloïse des courses. Elle m’a embrassée, un peu vite, comme on embrasse quelque chose qu’on a coché. Alors, tu as survécu sans nous ?
J’ai souri. Toujours. Tristan est monté directement. Je l’ai entendu ouvrir des portes.
Puis il a redescendu l’escalier, le visage neutre. Il y a des cartons dans les combles. Où tu as mis tes affaires ? J’étais encore assise à la table.
J’ai pris le temps de finir ma gorgée de thé. J’ai fait du tri. Des affaires de René. J’ai mis les miennes aussi, quelques trucs qui m’ont fait plaisir.
Y a pas le feu, je sais. C’est juste que j’avais envie de rangement. Il m’a regardée, l’œil un peu plissé. Tu comptes rester encore longtemps comme ça ?
Je n’ai pas relevé. J’ai pris mon verre et je l’ai porté dans l’évier. Je ne sais pas, j’ai dit. Pour l’instant, je suis chez moi.
Il a eu un petit rire, du bout des lèvres. C’est tout ce que je te demande, c’est de nous prévenir quand tu décideras. Le lendemain, c’était lundi. Éloïse était partie tôt.
J’ai entendu Tristan dans son bureau, ses clics de souris. Je l’ai rejoint sur le seuil, j’ai frappé un petit coup. Il a levé la tête, les écouteurs autour du cou. J’ai besoin de sortir un peu, j’ai dit.
Je vais dormir quelques jours chez Apolline. Pour souffler. Il a fait un geste vague. Bien sûr.
Prends ton temps. Personne ne te retient. Personne ne me retient. Je me suis arrêtée dans le couloir, puis je suis revenue.
Je l’ai regardé droit dans les yeux, une seconde. C’est vrai, Tristan, j’ai dit doucement. Personne ne me retient. Merci de me le rappeler.
Je suis partie avec une petite valise, les clés de ma maison dans ma poche. Pas des larmes, rien de dramatique. J’ai passé le portail, je me suis retournée une fois. La maison était là, propre, carrée, avec ses tilleuls.
Ce n’est pas triste, une grande maison. C’est même immense, quand on sait la traverser des yeux jusqu’au bout sans que personne vous bouscule. Chez Apolline, j’ai posé ma valise et je lui ai dit : J’ai fait estimer la maison. Je crois que je vais la vendre pour de bon.
Elle a soufflé sa fumée, m’a regardée par-dessus ses lunettes, et elle a dit : C’est pas trop tôt, ma grande. On a ouvert une bouteille de vin, on l’a bue à la santé de René, en regardant la nuit tomber. Le reste, l’agence, l’estimation, la signature, les compromis, les cartons, les adieux au quartier, je vous épargnerai les détails. Les chapitres se sont succédé comme ça, un par un, sans que j’aie à me battre, juste à rester solide.
Le seul jour où j’ai senti les jambes me manquer, c’est quand l’agent m’a dit que les acheteurs étaient un jeune couple. La femme était enceinte de six mois. Elle avait les mêmes pommettes que moi à vingt-cinq ans. Elle a visité la maison, elle s’est arrêtée dans la cuisine, elle a regardé la baie vitrée, les tilleuls.
Elle s’est tournée vers son mari et elle a dit : On mettra une balançoire là, pour le petit. J’ai signé sans un bilan. J’ai serré la main du jeune homme, j’ai souhaité la bienvenue. J’ai dit : vous savez quoi ?
Les tilleuls, c’est moi qui les ai plantés. Prenez-en soin. On a vendu les meubles ou presque. J’ai emporté la tasse de René, celle qui était ébréchée, la photo de notre mariage, la petite boussole qu’il avait toujours avec lui.
Le reste est parti à la déchèterie ou chez des associations. Éloïse et Tristan ont trouvé un appartement à Besançon avant la fin de l’année. Ils n’ont pas eu le choix après la vente. Elle ne m’a pas parlé pendant quinze jours.
Puis un dimanche, elle est venue me voir au village, dans mon petit appartement près de la place, avec ses courts. On a bu un café à la table de la cuisine. Il y a eu un long silence. Elle a dit : Tu as été dure, maman.
J’ai réfléchi. Non, ma chérie. J’ai été patiente. Et un matin, je me suis réveillée, j’ai regardé ma vie et j’ai décidé qu’elle m’appartenait encore un peu.
Et puis, pour te dire, je n’ai pas été plus dure que votre pauvre respect. Je vous ai laissé vivre sous mon toit. Vous ne m’avez pas laissé vivre, moi, il ne fallait pas qu’on me demande plus que ça. Elle a baissé les yeux.
Elle n’a pas protesté. On a fini nos cafés en silence. Des années plus tard, j’ai vieilli dans ce petit appartement, avec mes vieilles photos et mes tilleuls, loin, derrière une fenêtre. Je n’ai jamais regretté.
Je me suis fait des habitudes. Le matin, je vais au marché de la place, je discute avec la crémière, je rentre un peu passé midi, je regarde une émission, je prépare une petite purée, je me couche tôt. Quelquefois, Éloïse vient me voir, avec mon petit-fils et sa grand-mère. Elle ne reste jamais longtemps.
Je crois qu’elle reste un peu gênée, coincée entre l’amour et tout le reste. Moi, je prends ce qu’il y a. L’autre jour, je recevais ma sœur chez moi. On regardait la télé dans le salon, ce même genre d’émission avec un public qui rit trop fort.
Elle a dit : tu te souviens quand tu ne supportais pas les gens qui parlent trop fort ? J’ai souri dans ma tasse. C’était dans une autre vie. On m’a demandé si j’avais peur de la solitude.
Je réponds que non. J’ai mis mon couteau bien aiguisé, une planche à découper, les clés de ma porte sur le comptoir. Et je fais des tartes aux pommes, juste pour moi.
Je pèle les pommes au-dessus de l’évier, comme ça, je n’ai pas besoin d’expliquer les miettes à personne.